Youri Klen
≡ S. Mazuryk

De son vrai nom Oswald Burghardt (1891-1947), Youri Klen est un poète, critique littéraire et traducteur ukrainien d’ascendance allemande. Diplômé en langues à l’Université de Kiev, déporté en tant qu’Allemand dans la province d’Arkhangelsk durant la Première Guerre mondiale, il revient à Kiev après 1917, où il commence à écrire en ukrainien. Le régime bolchevique le persécutant, cette fois en tant qu’Ukrainien et poète, Klen émigre en Allemagne en 1931, où il enseignera à Munster et à Prague (important centre intellectuel de l’émigration ukrainienne). Il est l’un des membres éminents des Néo-Classiques, le Parnasse ukrainien assassiné à la fin des années 30, et dont il sera le seul survivant en émigration.

1937 : « Les Années Maudites »
1943 : « Caravelles », recueil
1946 : « Souvenirs des Néo-Classiques »
1947 : « Les Paraboles Sataniques », recueil de mystifications littéraires
1943-1947 : « Cendres d’Empires », longue épopée en vers
1957 : Tome II des Œuvres (Toronto) « Cendres d’Empires », épopée en vers
1960 : Tome III (Toronto) Nouvelles, Souvenirs des Néo-Classiques, Récits autobiographiques.
1960 : Tome IV (Toronto) Traductions de « Hamlet » » et de « La Tempête » de W. Shakespeare
1992: Tome I (New York) « Les Années Maudites », « Caravelles », + les poèmes de jeunesse en russe et en allemand

A compléter

Oswald Burghardt: Leben und Werke (1962), par J. Burghardt, la sœur du poète.

Auteurs ukrainiens: Taras Chevtchenko, Constitution de Bendèr (Pylyp Orlyk)
Auteurs français: Victor Hugo

« Nous ». Youri Klen écrivit dans les années 30 un poème qui devient, tout particulièrement au regard des événements récents, de plus en plus actuel. En voici une traduction en vers (septembre 2014). Avec « Nous » Youri Klen médite sur le destin historique de l’Ukraine, pays en tout européen et cependant à maints égards distinct des autres nations occidentales. Il y compare les différentes destinées puis exhorte les Ukrainiens à retrouver l’esprit conquérant de la période varègue (viking). Le rôle historique de l’Ukraine comme rempart de l’Occident face à la Horde et la steppe freina en effet son développement, surtout après l’invasion mongole au XIIIe siècle. Ce rôle doit pourtant redevenir la vocation des Ukrainiens s’ils entendent vivre pleinement. Ils devront tuer le nomade qui est en eux, retrouver l’esprit de chevalerie et développer leur marine. L’actualité donne à ce poème un intérêt tout particulier, la Horde étant de retour sous les traits, cette fois, de l’eurasisme moscovite. En outre, le poème fait écho aux « Scythes » d’Alexandre Blok. Une réponse bien ukrainienne à ces versets russes et quasi-prophétiques : « À la séduisante Europe / Nous montrerons notre gueule asiatique. » ! Le titre et le pronom le plus redondant de cette œuvre écrite en 1937 exprime surtout l’esprit d’équipe. Autant les Ukrainiens furent des individualistes forcenés – y compris dans les années les plus tragiques –, autant trouvent-ils à présent les vertus nécessaires pour passer de la division à l’union, et du chacun pour soi à la cohésion d’une fière nation, solidaire et libre.

 

Nous

Nous n'allions pas à la conquête
Des terres lointaines d'outre-mer.
La route bleue des Varègues aux Grecs1
Bronzée d'écume nous semblait claire.

Et sur les traces du Nouveau Monde,
L'astre polaire dans le brouillard 
Au milieu des eaux profondes,
Ne fut jamais pour nous un phare.

Nos forces nous viennent encore des sources.
Les pâles ailes des caravelles
Ne nous inspiraient pas la course
Et les Îles ne nous faisaient pas rêver d'elles.

Non ! Nous préférions guetter de nuit,
Le cœur délicieusement nerveux,
Cachés dans nos pommiers sans bruit,
Le légendaire Oiseau de feu.2

Il y a bien longtemps, un être
Bon nous offrit de vastes noues
Pour que nos chevaux puissent paître
Dans l'herbe grasse jusqu’au genou.

À quoi bon les grandes traversées –
Nous avions bien assez d'espace.
C'est à d'autres qu'il plut de verser
Le sang au nom d'empires rapaces.

Quand de cataclysmes en désarrois
S'assombrissaient les cieux, 
Jamais nous ne levions la croix
Du fanatisme religieux.

Or dans l'aube des premiers matins
Notre esprit avide se morfondait.
C'est dans la paume de nordiques marins
Que sa pourpre dardait.

Alors tels des nymphéas d'argent
Nos tentes un jour blanchirent l'horizon
 Et au loin dans le paysage plongeant,
Nos feux semblèrent des lumignons.

La brume était notre duvet,
On buvait le Don dans nos casques,
Et contre le nomade mauvais
Nous suivions le grand Monomaque.3

Nos tours étaient sans clameur 
Et nos colonnes sans acanthe.
D'autres offrirent aux divines splendeurs
Leur silhouette gothique et saillante.

Nous, nous aimions rêver de Byzance
Et de ses temples antiques.
Dans la steppe irradiée de malchance
Nous fondions notre esthétique.

C'est à vous, peuples dont les siècles
Passés sont nimbés de gloire 
Que reviennent les lauriers et les sceptres.
En dot vous avez pris l'Histoire.

Nous, nous en sommes encore
A changer les actes en poèmes,
Ivres des chimères multicolores
Dont notre avenir on parsème.

Et que sont pour nous Rome, Dante,
Le Parnasse, Périclès, Samothrace ? –
Juste des rêves en attente.
Des siècles contemplez la trace !

À l'extrême limite de deux mondes, 
On ne pouvait être que muraille.
Nous retenions les funestes ondes
D'une incontentable mitraille.

Le génie de la race vous couvrit
D'autels d'airain et de cristal 
Quand l'invasion mongole nous prit
Dans son flot terrible et fatal.

Piégés entre deux puissants courants,
Nous finissions toujours victimes
Quand venait s'abattre d'Orient
Le vent de la panique ultime.

Pour vous tirer des pires épreuves 
Et pour que vos splendeurs grandissent,
Nous rendrons à la steppe ses fleuves
De malheurs, d'ires et de vices.

La bête qui nous strangule
Ne gît pas encore à nos pieds.
Un sauvage Petchénègue4 hurle
Toujours dans nos âmes indomptées.

Mais le sombre sang tatar
Dans la glace viking se figera. 
Au temps nos pas collent sans retard.
On avance... On s'élève... On vivra.

Ми

Ми не ходили за моря
Земель незнаних добувати.
Нам шлях у греки із варяг
Синів у піні бронзуватій.

І до індійської землі
Зоря полярна крізь тумани
Нам не водила кораблі
У неосяжнім океані.

Ми ще снагу п'ємо з джерел.
Не протинали ми простори
На білих крилах каравел.
Не мріло нам тропічне море.

Ні! Тільки потай по ночах
В галуззі рідної кислиці
З солодким жахом у серцях
Підстерігали ми жар-птицю.

Хтось щедрий нам повік віддав
Широкий обрій оболоні,
Де, спінені, з високих трав
Трусили росу наші коні.

Не ми, що обшир мали свій,
Шукали за морями прерій.
Не ми — в диму — з потужних мрій
Вирощували сни імперій.

В хрестовий рушили похід
Не ми в священнім фанатизмі,
Коли, затьмаривши зеніт,
Гули громами катаклізми.

Лиш на світанку наших днів
Наш дух, знемігшися від спраги,
Багряним жаром спаленів
В руках досвідчених варяга.

Тоді в полях, мов срібний крин,
Біліли часто наші шатра,
І між розлогих полонин
Палахкотіли наші ватри.

Гойдала мла нас по ночах,
Черпали ми шоломом воду,
І боронив нас Мономах
Від половецької негоди.

Ми не трубили з веж ясу,
Колон акантом не квітчали.
Не ми безсмертя і красу
В стрільчастій готиці плекали.

Та часто бачили у снах
Святині дальні Царгороду...
І під загравами в степах
Нову викохували вроду.

О, вам, народи, що віки
Свої у славу угорнули,
Вам пурпур, берла і вінки.
Ви взяли в дар собі Минуле.

А ми, ми творимо т е п е р
З хвилин і дій життя поему.
Ми п’яні барвами химер,
Що з них майбутнє ми снуємо.

І що для нас Перикл, Парнас,
Самотракія, Рим і Данте —
Ще сон не здійснений для нас.
З висот віків униз погляньте!

На гострій грані двох світів
Ми непорушно муром стали,
Щоб чорний вихор нас не змів
Голодним клекотом металу.

Щоб геній раси спорудив
Вам храми з бронзи і кришталу,
Нас затопляв страшний приплив
І смерч монгольської навали.

В запеклім герці двох стихій
Ми завжди жертвами лягали,
Коли неситий буревій
Зі сходу дув в нестямі шалу.

Щоб ви цвіли в красі стрункій, —
Ударивши у наші груди,
Відлине в степ не раз прибій
Шаленства, розпачу і блуду.

Ще, упокорений, до ніг
Не ліг нам звір, що горло душить,
І виє дикий печеніг
У наших хижих, темних душах.

Та ми татарську чорну кров
Варязьким холодом остудим.
У такт рокам гуде наш крок.
Ми йдем... ми ростемо... ми будем.

 


  1. Les eaux du Dnipr. 

  2. Dans la mythologie slave, l'Oiseau de feu croquait les pommes de jouvance qui rendent immortel. 

  3. Volodimer Monomaque, grand-prince de Kiev au XIIe siècle. 

  4. Nomade de la steppe. 

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