OLEG SENTSOV | 113e jour de grève de la faim
Le cinéaste criméen est prêt à mourir pour la liberté des 70 autres prisonniers politiques ukrainiens enfermés en Russie

Les Cyborgs ukrainiens

 

Je ne sais pas qui défend l’aéroport, putain, mais ça fait déjà trois mois qu’on essaie de les déloger. On a beau lancer nos assauts, ils arrivent toujours à nous faire remballer… Je ne sais pas qui ils sont, mais ce ne sont pas des humains, c’est des cyborgs!..

 

Ils ont tenu l’aéroport de Donetsk durant neuf mois. Un exploit qui leur valut d’être appelés « Cyborgs » par leurs propres ennemis. Galerie en images suivie d'un résumé et de quelques données essentielles. La série de portraits signés Serhiy Loyko pour la plupart, a été prise dans le feu de l'action. Certains visages ne sont jamais revenus de l'aéroport...

 

 

 

 

Le 26 mai 2014, en quelques heures une opération spéciale des forces ukrainiennes, combinant commandos d’élite et aviation, vient à bout des occupants (pro)russes de l’aéroport de Donetsk. Les paras-commandos du légendaire 3e Régiment de Spetnaz ukrainiens de Kirovohrad (ex-10e Brigade de Spetsnaz soviétiques) sont héliportés sur zone. Ils sont couverts par l’aviation ukrainienne, qui neutralise les nids de tirs ennemis. A la vue des spetsnaz ukrainiens, les terrorusses paniquent et arrosent tout ce qui bouge, y compris leurs propres positions. En ville, les meneurs abandonnent rapidement l’Hôtel de région occupé depuis trois mois. Le drapeau jaune et bleu flotte sur l’aéroport.

Il sera tenu de mai à septembre 14. A la fin septembre, une concentration d’artillerie russe (lance-roquettes Grad) ainsi que des tanks de l’armée régulière russe désimmatriculés commencent à ouvrir le feu sur l’aéroport. Pendant ce temps, les Russes lancent une offensive en règles : à Ilovaïsk les troupes ukrainiennes sont encerclées, à Marioupol les Russes sont stoppés (v. chronologie). Les défenseurs de l’aéroport se retrouvent seuls face à l’ennemi, mais repoussent attaque sur attaque en attendant les renforts…

Les « cyborgs » entrent dans l’histoire

Le 10 septembre, des mercenaires spécialement entraînés arrivent en renfort. Les terrorusses obtiennent des armements lourds: des T-72, chars de bataille soviétiques, des mortiers de 240 mm dits « Tulipes » destinés à écraser les abris militaires, des obusiers ainsi que de puissants « Ouragans » ( lance-roquettes multiples).

112La légende des « Cyborgs » ukrainiens commence à faire parler d’elle dès les premières attaques, toutes repoussées. Sous un feu nourri, l’unité spéciale de la 78e Brigade aéroportée hisse même les couleurs de l’Ukraine au sommet de la tour de contrôle (v. photo ci-contre). Ce sont les terrorusses eux-mêmes qui lancent la légende: Je ne sais pas qui défend l’aéroport, putain, mais ça fait déjà trois mois qu’on essaie de les déloger. On a beau lancer nos assauts, ils arrivent toujours à nous faire remballer… Je ne sais pas qui ils sont, mais ce ne sont pas des humains, c’est des cyborgs! – voilà ce qu’un combattant de la « Novorossia » pouvait en dire début septembre. Depuis, on ne les désigne plus que par ce nom. Les défenseurs de l’aéroport sont devenus les « Cyborgs ».

Par la suite, ces derniers confieront aux journalistes qu’il n’y a avait plus de grades ni d’ancienneté qui tenaient. Le feu ennemi en avait fait des frères d’armes. Jour après jour, ils ont vécu sous une pluie d’obus, tout en pulvérisant des tanks et en fauchant des hordes entières de mercenaires ennemis. On sait qu’ils ont eu de grosses pertes, mais on ne sait pas combien au juste. On tient bon ! – rapporte un des combattants ukrainiens.

Fin septembre, l’aéroport devient « le » point chaud des combats dans toute la zone ATO (Abrév. de: Opération anti-terroriste en ukrainien). Les boïoviks (pro)russes y ont amené leurs troupes « d’élite »: les bataillons Vostok, Motorola et « Kalmius ». Leurs meneurs alignent promesses sur promesses : demain l’aéroport sera à nous! L’axe principal des assauts part du sud-est. Du haut d’un immeuble situé au n°11 de la rue Zlitna, des observateurs corrigent les tirs. Canons légers, mitrailleuses lourdes et lance-grenades anti-personnels arrosent l’aéroport. Ils n’hésitent pas à pilonner la tour de contrôle au canon anti-chars, les tirs directs manquent leur cibles et tombent sur Donetsk, au milieu de la population. Idem pour les tanks, qui frappent la tour à une distance minimum de 200 m.

Le 30 septembre, les boïoviks annoncent déjà leur victoire, puis de nouveau le 3 octobre, puis encore deux jours plus tard, à la veille d’un anniversaire symbolique, celui de Poutine. En fait, au bout d’un mois de « prises imminentes », ils n’ont avancé que de 500 m, jusqu’à l’hôtel Polit. Au 3 novembre, l’aéroport est toujours sous contrôle ukrainien ; les forces de l’ATO ont même gagné du terrain, reprenant un des terminaux perdus.

On ne se bat plus que pour des ruines. Le dépôt de carburant a brûlé, les terminaux sont réduits en poussières. Mais sur la tour de contrôle, encore debout malgré le pilonnage, flotte le drapeau jaune et bleu.

13 janvier, la tour s’écroule

Deux cent trente jours après le premier assaut, l’emblème de l’aéroport finit par céder. La tour réduite à l’état de squelette depuis des mois s’écroule la veille du Nouvel An byzantin. Depuis le 11 janvier, les attaques (pro)russes s’étaient intensifiées, appuyées par des forces deux fois supérieures en nombre. La « trêve » de Minsk signée le 5 septembre 2014 ne fut jamais respectée. La tour demeure sous contrôle ukrainien.

Il n’y a plus rien à tenir

Au 21 janvier, date symbolique de l’Unité ukrainienne réalisée en 1919, les défenseurs de l’aéroport ont abandonné leur positions à l’intérieur des terminaux. Après 238 jours de combats et de bombardements quasi-quotidiens, ils sont pratiquement détruits. La piste d’atterrissage n’est plus qu’une route totalement défoncée. Durant cette seule journée, une dizaine d’Ukrainiens ont trouvé la mort ; seize autres ont été blessés et se trouvent aux mains des terrorusses. Les Cyborgs défendent maintenant les secteurs périphériques de la zone.

  • 07 octobre 2014 : Offensive russe en l’honneur de l’anniversaire de Poutine et nouvel échec.
  • 28 oct. 2014 : les « cyborgs » reçus en héros à Dnipropetrovsk (vidéo et photos)
  • 02 nov. 2014 : les « cyborgs » ont libéré un terminal
  • 06 novembre 2014 : Zaporijia. Retour triomphal de la 93e brigade mécanisée et de la 55e brigade d’artillerie. 270 hommes reviennent dans leurs foyers pour deux semaines de permission (vidéo). Les terrorusses ont attaqué sur toute la longueur du front; ils ont tiré sur l’aéroport de Donetsk au canon anti-chars de 100 mm. Un jeune « cyborg » de 18 ans a trouvé la mort.
  • 20 novembre 2014 : Les Ukrainiens prennent d’assaut et conquièrent une cote stratégique. Elle servait d’emplacement idéal pour l’artillerie ennemie. Elle tirera désormais en aveugle.
  • 02 décembre 2015 : Nouvelle offensive (pro)russe.
  • 08 décembre 2015 : Le drapeau ukrainien flotte sur la tour radio. Vidéo des couleurs.
  • 29 et 30 décembre 2015 : Intenses accrochages.
  • 10 janvier 2015 : Intenses bombardements (pro)russes autours de l’aéroport.
  • 11 janvier 2015 : Reprise de l’offensive (pro)russe sur tout le front à l’aide d’armes lourdes ultramodernes à longue portée.
  • 13 janvier 2015 : La tour de l’aéroport s’écroule. Deux postes ukrainiens dans le nouveau terminal ont été détruits par les chars russes. Un troisième a été transformé en barricade par les troupes ukrainiennes, qui ont dû battre en retraite et céder un tiers du nouveau terminal. Aucun ordre de reprise des positions perdues n’a pour le moment été donné. L’ancien terminal n’est plus sous contrôle ukrainien.
  • 14 janvier 2015 : Vers 22.00, rumeurs selon lesquelles l’aéroport serait évacué.
  • 16 janvier 2015 : Les rumeurs étaient fausses et lancées par Moscou. Les combats durent toujours. Lourdes pertes terrorusses. Bombardements russes sur l’aéroport et les zones habitées alentour. Attaques au gaz lacrymogène puissant.
  • 17 janvier 2015 : La 93e se lance sur les terrorusses. Images de l’assaut.
  • 19 janvier 2015 : Après plusieurs opérations réussies (tanks lourds/artillerie), les forces (pro)russes battent en retraite.
  • 21 janvier 2015 : Les Cyborgs abandonnent les terminaux. Les combats continuent dans les secteurs périphériques de l’aéroport et les localités voisines (v. la carte plus bas).
  • 22 janvier 2015 : « Défilé de la honte » organisé par les terrorusses (photos). Les prisonniers ukrainiens sont amenés sur les lieux d’un nouveau massacre de civils survenu dans la matinée. Une attaque au mortier dans un quartier de Donetsk situé en dehors des combats et à 15 km de l’unité ukr. la plus proche, aurait fait 9 morts, principalement parmi les passagers d’un bus. A Volnovakha quelques jours auparavant, 13 civils ont été tués dans une attaque similaire.

  • 1933 : création d’un aéroport à Stalino (devenu Donetsk dans les années 60). Il est renommé Prokofiev en 2011, en l’honneur du célèbre compositeur né dans la région à l’époque tsariste.
  • Un des plus grands aéroports d’Ukraine (400 h.) Sa nouvelle piste, de 4 km sur 60 mètres de largeur, était l’une des plus modernes d’Europe. Sa tour criblée d’impacts culmine toujours à 45 m de hauteur.
  • Rénové pour l’Euro 2012, les travaux de l’aéroport auraient coûté la bagatelle de 875 millions de dollars, soit trois fois plus que le budget prévu. Un nouveau terminal d’une capacité de 3.100 passager/h. fut également construit.
  • 18 avril 2014 : Le drapeau de la DNR (pseudo-répuplique de Donetsk) flotte sur l’aéroport.
  • 26 mai 2014 : l’aéroport est définitivement fermé aux avions civils suite aux attaques terroristes (notamment du « corps-franc » Vostok). Cinglante défaite des terrorusses, 120 hommes en majorité venus de Crimée et de Tchétchénie, dont 100 n’y retourneront plus vivants. 33 mercenaires sont formellement identifiés en tant que ressortissants russes.

  • 3e Régiment de spetsnaz (Kirovohrad)
  • 93e Brigade mécanisée (Région de Dnipropetrovsk)
  • 79e Brigade aéromobile (Mykolaïv)
  • 17e Brigade blindée (Kryvyj Rih)
  • Pravyj Sektor (Secteur Droit) hors cadre officiel

 

« Aeroport » de Serhiy Loyko, avec les témoignages (indirects) de volontaires figurant dans la galerie. En ukrainien.

« CYBORGS: HEROES NEVER DIE » d’Akhtem Seitablaev, tourné en 2017.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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